Le Don dans la Relation

Temps de lecture : 10 min / Mis à jour : 18 Sept 2020 / 2014 mots

Avoir de bonnes relations avec les autres, avoir une vie sociale épanouie, c’est une des choses que tout le monde veut dans notre société.

Pour certain.e.s, avoir de bonnes relations tout au long de leur vie est une compétence innée, tandis que pour d’autres ce n’est pas si évident. Parfois la volonté ne fait pas tout. Il y a quelques principes à respecter.

C’est le but de cet article : mieux comprendre ce qui se joue dans une relation (sa création, son entretien, son apogée, ses creux, son déclin).

C’est un sujet qui m’intéresse depuis longtemps, et ces dernières années j’ai orienté mes lectures, mon attention et mes échanges vers ce thème important de la vie.

Un livre, « La Révolution du Don » m’a particulièrement intéressé.
J’en ai fait une synthèse, à partir d’extraits notamment, que je ponctue d’exemples et réflexions personnels. Les extraits du livre sont en italiques.

Dans ce livre, les auteurs, Alain Caillé et Jean-Édouard Gresy, expliquent que toute relation qui fonctionne sainement, efficacement et durablement (entre personnes, groupes, dans un collectif, une association, une entreprise…) est basée sur le don, et le sentiment de dette (ce mot n’est pas à considérer péjorativement comme tu le verras dans la suite de l’article).

Dans ce premier article je me concentre sur le don dans la relation entre deux personnes.

Un second suivra et portera sur la relation dans un groupe / collectif / association. Ces deux articles seront étroitement liés.


Voilà comment ça commence :

 De façon synthétique, on peut dire que, dans ces sociétés archaïques, les échanges, les « contrats » et les relations sociales s’organisent selon la logique d’une triple obligation de donner, recevoir et rendre. Autrement dit, on ne peut pas y devenir un sujet social à part entière, une personne pleinement reconnue, sans s’efforcer de prouver sa valeur en effectuant des dons. Symétriquement, on ne peut pas refuser le don qui vous est fait, sauf s’il est sociologiquement notoirement inadapté en raison d’un trop grand écart de statut social entre le donateur et le donataire. On ne peut pas, enfin, ne pas rendre les dons reçus, mais il faut le faire en rendant plus et plus tard. Rendre tout de suite la même chose ou son équivalent reviendrait à refuser la relation de don et d’endettement mutuel.

 La première leçon à retirer des découvertes de Mauss est que tous les sujets sociaux, nous tous, que nous le voulions ou non, inscrivons notre existence dans une logique de l’alliance (ou de la défiance), du don et du contre-don, de dettes et de créances.


« demander, donner, recevoir et rendre ». Ces quatre temps impriment la dynamique des échanges, comme une règle immuable qui fonde la naissance d’une relation, permet son entretien ou provoque sa mort. Mais ce cycle du demander-donner-recevoir-rendre (DDRR) ne prend sens et effectivité que sur fond de son opposé, le cycle du « ignorer, prendre, refuser et garder » (IPRG) dont il s’est extrait et dans lequel il peut à tout moment s’inverser.

Pour qu’une relation se crée et se perpétue, il y a forcément quelqu’un qui commence à donner, que ce soit quelque chose de matériel, ou d’immatériel comme de l’attention, un service…

Et ce premier pas s’accompagne d’une demande, implicite ou explicite :
« veux-tu t’amuser avec moi ? »
« veux-tu faire un bout de chemin avec moi ? »
« j’aime ta personnalité et je voudrais te connaître plus en passant du temps avec toi car je pense que tu me ferais évoluer, veux-tu aussi ? »
« je ressens des émotions agréables en ta présence, j’ai envie de prolonger cet état »
« je sens qu’avec toi mes projets de vie prendraient tout leur sens »
« je me sens attiré par toi, que ce soit intellectuellement, émotionnellement, spirituellement, professionnellement, etc. Voyons jusqu’où ça nous mène ? »…

Ces demandes passent par des voies plus ou moins directes : un geste, un sourire, un mot, une blague, une conversation, … qui montreront l’intérêt porté à vouloir débuter une relation.
Isabelle Filliozat parle d’être sujet dans la relation dans son livre “Les autres et moi” dont j’ai retranscris quelques extraits dans mon premier article sur Les Relations.

Un lien peut être fait avec la demande décrite dans la communication non-violente / bienveillante.

4 étapes de la communication non violente
Tout part de là

La demande répond à un besoin lié à une émotion / sentiment à satisfaire.

 Demander avec les formes
Cette première étape, celle de la demande, est certes parfois presque invisible quand autrui nous connaît à tel point qu’il répond à nos attentes sans même que nous ayons besoin de les exprimer. Demander suppose de savoir évoluer finement entre le trop explicite et le trop implicite. Tout l’enjeu consiste à préserver la spontanéité du donateur, à faire en sorte qu’il ait assez de liberté à le faire pour avoir tout simplement envie de le faire. Qu’il subsiste ainsi une marge de jeu dans l’obligation de donner pour répondre à la demande. Comment, donc, bien demander, dans les formes ?

Suite à cette demande, implicite ou explicite, l’autre y répondra en donnant soit exactement ce qui aura été demandé s’il veut entamer la relation, soit à côté s’il ne veut pas pour le moment.

J’ai remarqué que lorsque je donne (informations, choses, attention…) trop et trop vite, la personne en face se désintéresse. Elle se désintéresse parce que cela va au-delà de ce qu’elle voulait/pouvait recevoir, et parce que j’ai donné sans faire attention à ce que cela réponde de manière appropriée à une demande de sa part.
Si c’est dans le cas où elle est en demande, alors ces dons peuvent être acceptés.

Le facteur temps est primordial dans la création d’une nouvelle relation.
Elle suit un certain rythme (un bon livre à ce sujet « La Danse de la Vie » écrit par Edward T. Hall) allié à l’alternance entre donner et recevoir, et amène à un sentiment de réciprocité.
Et bien sûr nous n’avons pas le même rythme, il s’agit de s’accorder avec celui d’autrui. Chacun faisant un pas vers l’autre pour s’harmoniser.

J’ai conscience également que lorsque c’est moi qui reçoit trop, sans que je n’ai ‘‘rien’’ demandé, je me désintéresse et ai plutôt envie d’éviter ces dons.

Un exemple que j’ai vécu récemment : une nouvelle connaissance m’a donné plein de choses (matérielle et immatérielle) régulièrement, dans un court laps de temps alors que la relation ne faisait que commencer.
Il est arrivé un moment où j’ai ressenti une grosse dette, un poids, une surcharge, un rejet, et je ne pouvais rien faire d’autre que de la mettre à distance.
Elle me donnait avec un rythme qui lui était propre, mais mon rythme était différent, et je n’arrivais pas à refuser ses dons.
Après plusieurs semaines de distance, mon envie de revenir dans la relation est revenu, et j’ai pu mieux exprimer mon rythme.

Je vois le phénomène Attraction – Répulsion, ou Rapprochement – Éloignement, ou Obligation – Liberté. comme quelque chose de naturel, qui fait référence au rythme dans la relation.
Si les échanges se font crescendo, réciproquement, ça va.
Si l’un des deux va toujours trop vite ou lentement alors ça bugue, la relation est déséquilibrée et l’un des deux (ou les deux) va rejeter l’autre ou prendre ses distances.
Par contre si les deux sont attentifs au rythme de l’autre, tout en respectant le sien, la distanciation peut être bien venue et vécue, qu’elle soit anticipée ou spontanée.

À l’extrême, si une personne n’est ni en demande, ni dans le don, ni dans la réception, ni dans le rendre, je peux me sentir gêné, désarmé, agacé de ne pas arriver à tisser un lien, perdant mon énergie à continuer parfois.
Il est donc sain d’arrêter quand il n’y a aucune réciprocité. Ou faire comprendre à cette personne que si elle veut rentrer en relation pour sortir de sa bulle, il y a un processus à enclencher…

J’arrive à accepter cette non réciprocité, car j’ai pendant longtemps été dans le refus d’être en relation, par ignorance et manque d’estime. Il a fallu de belles âmes, de bons ami.es pour me sortir de ma bulle.


 Recevoir avec gratitude
Si la manière de donner est aussi importante que ce que l’on donne, il en va de même de la manière de recevoir. Afin d’éviter que nos dons puissent être ignorés, nous faisons beaucoup d’efforts pour les rendre manifestes.

D’une certaine manière, la plus grande violence que l’on puisse faire à un individu consiste à lui refuser toute forme de reconnaissance. Cette dernière est tellement importante, assimilable au « besoin de respirer », que l’on préfère souvent être reconnu négativement par quelqu’un qui a de l’importance à nos yeux, plutôt que d’en être ignoré.
Le débat sur ce thème a rebondi dans les universités du monde entier depuis une vingtaine d’années, à la suite du livre du philosophe et sociologue allemand Axel Honneth, La Lutte pour la reconnaissance, où il pose que le désir premier de tout être humain est de devenir visible aux yeux des autres et d’en être reconnu.
Mais cette reconnaissance se joue et s’obtient (ou se voit refusée) dans une triple dimension :
Dans la sphère de l’amour qui touche aux liens affectifs, nous aspirons à avoir confiance en nous en obtenant d’être reconnus dans notre singularité.
Dans la sphère du droit, nous aspirons à la dignité en obtenant que chacun agisse respectueusement envers soi.
– Enfin, nous aspirons également à une considération sociale au travers de nos activités pour acquérir le sentiment de notre propre valeur. Dans cette dernière dimension, prendre sans reconnaître les dons est assimilable à de l’exploitation.
Le déni de reconnaissance se vit comme du mépris ou de l’humiliation, voire comme la perte du sentiment d’exister.


 Rendre de bon cœur
Rendre n’est pas redonner quelque chose d’équivalent, c’est donner à son tour. Rendre plus, c’est rendre l’autre à nouveau débiteur et toujours en lien car de nouveau en dette même si le jeu s’est inversé.
Comme il a été dit, recevoir un don avec gratitude, dire merci et accepter que l’autre soit en situation de donateur, c’est déjà une manière de rendre.
Et le paradoxe démontré par Jacques Godbout, c’est que, dès lors que la réciprocité dans le don et le contre-don est établie, la dette négative, qui fait que l’on se sent forcé et infériorisé du fait de notre difficulté à rendre, se transforme en dette positive, « celle qui n’est pas vécue comme dette à rembourser, mais comme reconnaissance : on reconnaît avoir reçu beaucoup sans pour autant ressentir une obligation, mais plutôt un désir de donner ». Cet état de « dette mutuelle positive » transcende la règle de l’alternance au point qu’on ne puisse plus distinguer donateur et donataire, don et contre-don étant réalisés dès lors avec tout autant de liberté.

Il peut y avoir quelques exceptions à la règle du rendre plus tard, dans ces cas :
– au démarrage d’une relation où l’on ne souhaite pas commettre d’impairs en rendant trop ou trop peu, pas assez ou trop vite, rendre l’équivalent peut être une solution de compromis transitoire.
– lorsque la relation est « contractée » à durée déterminée et que la fin est d’emblée anticipée par chacun en recherchant précisément à être quitte au moment de se quitter.

Pour que la valse du don fonctionne, il convient de lui préserver sa part d’ombre, de spontanéité, d’authentique et de ratage. Ou encore, comme le disait Sénèque (4 av. J.-C. À 65 ap. J.-C.) dans son grand livre sur le don, Les Bienfaits (De Benificiis), il faut que celui qui a donné l’oublie aussitôt et que celui qui a reçu ne l’oublie jamais. »


J’en conclus qu’en tout début de relation, il est bon de lire entre les lignes pour comprendre qu’elle est la demande, pour donner avec justesse. Voir comment c’est reçu, et rendu. Puis la relation peut aller vers de plus grosses demandes, dons, en restant vigilant à bien recevoir et rendre…

Avec le temps, les rythmes de chacun.e se synchronisent davantage et s’équilibrent naturellement. Les dons se font avec le cœur et réciproquement.

Avec du temps et de l’attention se crée une relation de confiance, d’amour, quelque soit ça forme :

différents stades amoureux

Et toi que penses-tu de cette dynamique du don dans tes relations ? Ton avis m’intéresse !